Découvrez l’interview de Rémy Slama sur l’impact du réchauffement climatique sur la santé publique. Il y décrypte les défis scientifiques relevés par l’équipe du PARSEC (Inserm / ENS-PSL) pour quantifier le coût sanitaire de l’inaction et identifier les co-bénéfices des stratégies de décarbonation. Une approche transdisciplinaire indispensable pour préparer l’avenir de notre santé.
Question 1 : A quels défis la recherche académique sur les effets du réchauffement climatique sur la santé est-elle confrontée ?
Réponse :
Par rapport à d’autres questions de santé environnementale, le changement climatique a plusieurs particularités dont au moins :
– celle du long terme : le CO2 partage avec les polluants organiques persistants le fait d’avoir une très longue demi-vie environnementale
– celle de la diversité des interactions possibles avec les humains et sociétés : par les vagues de chaud ou froid, les précipitations, des modifications de la biodiversité et de la production agricole…
– celle de la complexité des solutions à apporter pour régler le problème, du fait entre autres de la place importante des énergies fossiles et des questions d’usage des sols, les grands contributeurs au problème, dans de nombreux secteurs de nos sociétés, et des nombreux niveaux d’action nécessaires pour s’adapter et atténuer le changement climatique.
Dans ce contexte, notre recherche au PARSEC (Paris Recherche Santé Environnement et Climat, Inserm et ENS-PSL) se structure autour de 3 questions, toutes en lien avec la décision publique et les transitions ou transformations
sociétales. La première est celle de quantifier l’impact attendu du changement climatique sur la santé et les inégalités – il s’agit ici de documenter le coût de l’inaction. La question des mécanismes de ces effets sur la santé, abordée
dans d’autres structures de l’Inserm, est liée à ce premier thème. La seconde consiste à identifier les stratégies d’atténuation du changement climatique qui maximisent ces co-bénéfices de santé publique, et donc permettent de concilier préservation de l’environnement, santé et lutte contre les inégalités. Mais nous avons beaucoup d’exemples en santé publiques de solutions identifiées par la science que la société n’adopte pas, ou très lentement. C’est pourquoi il nous semble essentiel d’aborder une troisième question, celle consistant à identifier les solutions, locales et globales, permettant de mettre en œuvre ces stratégies générales, et d’identifier les blocages à cette mise en œuvre. Par exemple, dans quelle mesure est-ce qu’un changement de l’offre alimentaire, ou un étiquetage du bilan carbone des aliments, peut contribuer à décarboner l’alimentation ?
Autrement dit, nous cherchons à répondre aux trois questions simples mais essentielles : Pourquoi agir contre le changement climatique (le coût sanitaire de l’inaction) ? Dans quelle direction aller pour préserver au mieux ou améliorer la santé publique ? Et comment y arriver ?
Question 2 : Santé et climat, deux domaines de recherche malmenés par l’administration américaine, comment les communautés de recherche en France s’organisent-elles face à ce contexte dégradé ?
Réponse :
Nous sommes totalement solidaires avec nos collègues Outre-Atlantique, qui ont apporté des contributions majeures à la recherche climatique et à l’interface climat-santé. En pratique toutefois, la France ni même probablement l’Union Européenne n’a les moyens de prendre le relais pour porter les infrastructures et projets sur ces sujets mis à l’arrêt aux USA, ni même accueillir une fraction significative des experts formés sur le sujet. Donc le dialogue est maintenu, mais nous pourrions et devrions aller beaucoup plus loin.
Question 3 : Vous travaillez sur les effets positifs pour la santé des scénarios de transition énergétique, dits de décarbonation.
Est-ce que vous pourriez nous dire ce que l’on sait aujourd’hui sur ces effets et comment ils pourraient être pris en compte ?
Réponse :
Toutes les actions d’adaptation au changement climatique et d’atténuation de celui-ci ne sont pas équivalentes en termes d’impact sur la santé – ce qu’on appelle les co-bénéfices sanitaires, c’est-à-dire les bénéfices s’ajoutant à
celui consistant à limiter le changement climatique. Par exemple remplacer chaque voiture thermique par une voiture électrique va dans la bonne direction du point de vue des émissions de gaz à effets de serre, mais risque de nous faire
passer à côté des co-bénéfices sanitaires d’une diminution de la sédentarité qu’un recours plus important aux mobilités actives permettrait – en plus de ne pas infléchir la courbe d’émission suffisamment rapidement ni de résorber les inégalités sociales de mobilité.
Ces co-bénéfices sanitaires sont très conséquents car ils permettent de puiser dans le fardeau des activités et pathologies liées, plus ou moins directement, avec les activités émettrices de gaz à effet de serre. C’est en premier lieu la combustion des énergies fossiles, responsable de plus de deux tiers des émissions de gaz à effet de serre. Cette combustion cause environ 5 millions de décès chaque année dans le monde, par des pathologies cardiovasculaires, respiratoires en particulier, donc en sortir permettra un co-bénéfice sanitaire très important, si on n’y substitue pas quelque chose de pire bien sûr. Ce sont aussi les déséquilibres alimentaires, responsables de dizaines de milliers de décès dans notre pays, de façon très inégalitaire socialement, et qui pourraient être atténués si on modifiait les régimes alimentaires en y faisant plus de place aux légumes, légumineuses, fruits… C’est aussi le secteur des transports, dont la reconfiguration pourrait limiter le fardeau sanitaire de la sédentarité, du bruit, comme évoqué plus haut. On pourrait aussi mentionner le secteur de l’habitat, lié à notre santé, à notre capacité à résister aux canicules telles que celle que nous venons de traverser, et qui est aussi un des secteurs fortement émetteurs de gaz à effet de serre, comme la mobilité et l’alimentation.
Nous avons au PARSEC des thèses portées par de brillantes jeunes chercheuses et chercheurs ou des collaborations sur tous ces sujets qui touchent l’intersection entre les questions de santé, d’inégalités et le climat. Dans tous les cas, il y a l’espoir que des scénarios de décarbonation permettant d’avoir un bilan positif dans ces trois dimensions sanitaires, sociales et environnementales, puissent être identifiés.
Question 4 : PARSEC est porté conjointement par l’Inserm et l’École normale supérieure (ENS-PSL). Que permet ce rapprochement entre l’ENS-PSL et l’Inserm ?
Réponse :
Il y a une évidente complémentarité entre les deux institutions. Si je suis très schématique, l’ENS est très solide sur les
sciences du climat et de la société mais moins sur les questions de santé des populations, sur lesquelles l’Inserm a une expertise forte. En outre, pour l’Inserm, le partenariat avec un établissement d’enseignement supérieur, qui plus est capable de former des étudiants très polyvalents et aptes à l’inter -voire la transdisciplinarité, est particulièrement pertinent sur un champ émergent comme le nôtre, où il n’y a pas de vivier de chercheurs déjà formés. A plus long terme, il faudra réussir à appréhender le sujet comme touchant aux trois grands piliers scientifiques – sciences du vivant, de la terre, des sociétés – qui sont tous présents dans les centres et département de recherche qui nous environnement, à l’ENS et plus généralement dans le Quartier latin.
Notre dossier
En novembre 2025, lors de la COP 30, Le directeur général de l’OMS a qualifié la crise climatique de crise sanitaire. Cette crise ne se limite pas aux effets des vagues de chaleur, loin s’en faut, mais ces dernières provoquent une surmortalité que les statistiques officielles mesurent : 500 000 morts par an et une progression de 167% depuis les années 90 pour les personnes âgées de plus de 65 ans. En Europe pour s’en tenir à notre continent, on a estimé en 2022 à 60 000 le nombre de décès provoqués par les vagues de chaleur.
Mais les décès ne racontent qu’une partie de l’histoire. Les vagues de chaleur provoquent également une augmentation des hospitalisations pour de nombreuses pathologies : pathologies cardiovasculaires, troubles respiratoires, diabète, insuffisance rénale ou encore troubles de santé mentale.
Les vagues de chaleur ont un impact plus large qu’on ne l’imagine
En France, la plupart des travaux d’épidémiologie se sont concentrés sur la mortalité ou sur quelques grandes catégories de maladies.
Cette approche présente une limite importante : elle risque de sous-estimer les conséquences réelles de la chaleur sur la santé.
Certaines pathologies particulièrement sensibles aux températures élevées, comme les insuffisances rénales aiguës ou certains troubles métaboliques, peuvent passer inaperçues lorsqu’elles sont noyées dans des catégories diagnostiques très larges.
Le spectre complet des effets de la chaleur sur la santé reste donc encore largement à explorer.
Des vulnérabilités qui varient selon les territoires et les populations
Une autre question demeure : sommes-nous tous égaux face aux vagues de chaleur ?
L’expérience de la canicule de 2003 a montré que des territoires exposés à des températures comparables pouvaient connaître des conséquences sanitaires très différentes.
Les caractéristiques urbaines, sociales ou environnementales jouent probablement un rôle majeur, mais ces différences restent encore mal documentées.
De même, les chercheurs s’interrogent sur l’influence des inégalités sociales : certaines populations sont-elles davantage exposées ou plus vulnérables aux effets de la chaleur ?
Un système de soins en risque de surchauffe ?
Dans le cadre du programme d’impulsion « Changement climatique et santé » de l’Inserm, le projet Hot-Spot tente de répondre à la question par la modélisation.
En s’appuyant sur le Système national des données de santé et sur des simulations climatiques de dernière génération, les chercheurs analysent les dynamiques d’hospitalisations liées à la chaleur à l’échelle de la commune.
L’objectif est double : mieux comprendre les impacts actuels des vagues de chaleur et anticiper leur évolution dans les décennies à venir.
Les résultats permettront notamment d’identifier les territoires les plus vulnérables, d’adapter les dispositifs d’alerte et de prévention, et d’aider les décideurs publics à préparer les systèmes de santé à un climat de plus en plus chaud.